Marie-Claude Hurpy
Aie aie maman
…Même Ghislaine, ma grande soeur, avec ses beaux cheveux blonds qui chantent sous le soleil, ma princesse Ghislaine, qui joue avec moi, me lit Tintin, ou fait semblant, et que j’écoute bouche bée, souvent de longues minutes, pendant que Jean fait le singe dans son dos, même elle a disparu. Je jette des regards de détresse aux murs de cette grande chambre, fermant obstinément la bouche ; et voilà que Papa Léon se lève d’un coup et tonne et tempête, emplissant tout l’espace de ma petite vie.
Papa Léon se fâche alors que maman crie de plus en plus en fort. Il enfourne la cuillère dans ma bouche, je crache, je pleure. Il crie, il voudrait frapper ce moutard qui ne lui obéit pas, à lui, le patriarche, lui devant qui tout le monde file droit. Il ne va quand même pas se laisser faire par une gamine qui met encore des langes alors que sa fille Raymonde, sa petite Lumière, accouche dans la pièce à côté et souffre, de ces douleurs mystérieuses et à jamais inaccessibles aux hommes, les douleurs de l’enfantement.